Entrer dans la poésie de Rose Eliceiry, c’est consentir à sacrifier un peu de soi pour se permettre de rêver à nouveau. À l’heure du désenchantement consenti par tous, exprimer l’espoir n’a jamais moins suffi. Parfois, les réponses ne se trouvent pas dans l’ombre physique, inhospitalière, mais attirante du monde. Parfois, la poésie est la voie par laquelle on s’extrait du néant – mais toujours au prix d’une part de soi-même.

Basco-Québécoise née à Québec, Rose Eliceiry arrive à Montréal en 2006 pour entamer des études en création littéraire à l’UQAM. En contact avec l’effervescence du milieu littéraire, elle rencontre Jonathan Lafleur et Catherine Cormier-Larose qui organisent des récitals où slam et poésie sont à l’honneur. C’est lors de ces soirées qu’elle rencontre plusieurs acteurs de la communauté de poètes montréalais, dont les futurs fondateurs des éditions de l’Écrou ainsi que ses premiers auteurs.

C’est d’abord par la performance qu’elle s’illustre. L’obligation de choisir entre un genre ou un autre ne s’est jamais imposée : c’est la poésie qui l’emporte, tant sur scène qu’à l’écrit. La poésie et sa liberté de ton et de forme, pour raconter des manières d’être tout en travaillant un élément fondateur de sa démarche créatrice : le souffle. À l’oral et à l’écrit, dans la voix comme dans le livre, c’est par le souffle que la langue se délie, qu’elle se dépétrifie et, enfin, exulte. La voix s’expose et, jamais figée, ne souffre pas le « silence des ancêtres » (LFML, p. 36) : elle le dépasse.

Désirer après la destruction

Pour se rendre compte de la beauté de ce geste, il faut plonger dans ses deux recueils, Hommes et chiens confondus (prix Félix-Leclerc 2013) et Là où fuit le monde en lumière (finaliste au Prix des libraires du Québec 2018). Si à première vue, la poésie de Rose Eliceiry semble détonner de celles de ses confrères et consœurs des éditions de l’Écrou, elle répond pourtant au même impératif : celui de dévoiler franchement un regard sur le monde. Dans cet univers où on a « 11 ans comme une maladie » (HCC, p. 40), composé de « rues qui dévalent les pentes / à contresens » (HCC, p. 51) et de détours « où se dissoudre en neige entre les craques des trottoirs » (LFML, p. 14), on ne prend rien pour acquis, pas même les plus infimes objets du quotidien. Jusqu’aux cailloux : même eux sont « en forme d’autres choses » (HCC, p. 57). Nous sommes en présence d’un monde de frontières renversées, en proie à la destruction, un monde qui tarde à renaître, mais qui résiste, ultimement.

À en croire la poète, nous n’avons pas d’emprise sur le réel. Notre époque, dit-elle, est le théâtre d’une désillusion. Il n’en tient qu’à nous de savoir si nous voulons nous résigner ou continuer à clamer nos insuffisances. Exit dieux et absolus : il n’y a plus rien à trouver et toute tentative de saisissement du monde est futile. Est-ce une raison pour consentir à la destruction ? Les mots d’Eliceiry offrent une réponse franche : ce n’est pas parce que tout est brisé que l’on doit s’empêcher de creuser ; au contraire, l’absence est un appel à creuser encore plus loin. Et la poésie y répond.

En entrant dans la poésie de Rose Eliceiry, on s’aperçoit que l’absence, la perte d’absolus, n’a rien d’apocalyptique. Si on doit composer avec le manque, c’est dans son versant positif. Devant le vide, malgré l’errance, tout est à faire. C’est ce qui traverse Hommes et chiens confondus, qu’Eliceiry dit avoir composé dans le but de « se rassembler ». Le vide, le noir ont un potentiel d’espoir immense, parce qu’ils sont « infinis » : rien n’est fait, donc tout peut encore exister, s’inscrire dans une histoire cohérente. À cet égard, la poète ramasse des morceaux d’elle-même, comme en témoigne l’ajout des dessins de Péio Eliceiry, frère de la poète dans le recueil. Ces dessins, qui ponctuent le recueil, répondent aux mots tout en servant l’unicité.

Cette absence requiert qu’on se raccroche au monde sensible, matériel. Le souffle de la poésie d’Eliceiry est porté par un lyrisme qui prend pour objet le matériau de la vie. C’est par lui que le désir s’incarne. Désirer après la destruction, d’un désir qui peut continuer infiniment : voilà ce qui est toujours possible, même lorsque la vie elle-même est épuisée. Parce qu’on ne peut désirer que le monde, et le désirer qu’en étant au monde.

D’errances et d’espoirs

C’est au contraire lorsque l’espoir est présent que l’incertitude et le doute semblent prendre plus de place. Il ne s’agit alors plus de démasquer « une absence / déguisée de peau » (HCC, p. 41), mais d’abonder dans le sens d’un monde donné non comme un cadeau, mais comme un besoin. Dans Là où fuit le monde en lumière, le « je » se trouve devant l’exigence d’habiter son territoire et de composer avec un héritage. Ici, l’errance ne suffit plus. Parce qu’on doit composer avec lumière contre l’ombre, parce qu’on doit assumer l’usage de cette lumière, l’espoir relève d’une responsabilité plus grande.

« on traîne ce grand jour
et son ombre épaisse
on le traîne avec soi […] » (LFML, p. 48)

C’est un peu le rôle de la poésie que de révéler l’engagement derrière l’espoir. Et comme ce qu’elle révèle, la poésie est inattendue. Là où elle se trouve, il n’y a jamais une seule lecture, une seule interprétation possible. Elle est une chose finie, mais ouverte. Elle n’a pas besoin de cadre ni d’itinéraire.

Sans doute là devine-t-on l’influence de la performance orale dans l’écriture d’Eliceiry. Ses poèmes se lisent et s’écoutent, un à la fois, comme autant de minuscules univers ; mais réunis, emmaillotés, ils ne font qu’un seul souffle dont les tremblements témoignent de la puissance de chacun.

Dans le cadre du Salon, nous demandons à nos écrivaines le nom de poètes qui les inspirent. Rose Eliceiry recommande la lecture de :

  • L’œuvre des grands.es chansonniers.ières de la chanson française (Ferré chante Aragon, Ferré chante Verlaine, Bernard Dimey, Barbara, Brassens, etc.)
  • L’afficheur hurle, Paul Chamberland
  • Violaine Forest