Médecine, poésie. La tête et le corps, le cœur et la bouche. Deux univers, réunis pour un bal, dont les verbes qui les font exister – soigner, aimer – sont invités à se confondre. Si une telle rencontre est possible dans la langue, ce sont les mots de Ouanessa Younsi qui l’expriment le mieux.

Poète et psychiatre, née en 1984, Ouanessa Younsi publie son premier recueil, Prendre langue, en 2011. Suivent Emprunter aux oiseaux en 2014 et Soigner, aimer, en 2016. Ces trois livres constituent l’architecture d’une œuvre axée sur le lien l’Autre. Une œuvre qui recèle des préoccupations propres à la poète : le soin, l’isolement, l’indifférence, l’amour, la mort et sa présence dans la vie…

Éculée, l’exploration poétique de ces thèmes ? Pour Younsi, il n’en est rien : la poésie, en plus d’être chez elle le mode d’expression le plus spontané qui soit, est un moyen privilégié d’accéder aux pensées les plus profondes, sans ménager les parts d’ombres. Au contraire. Pour la poète, il importe de s’ouvrir à ces parts d’ombres, cet irrationnel qui fait irruption dans la vie, qu’un regard social accusateur enjoint le plus souvent à dissimuler. Cette curiosité s’incarne chez elle dans une phrase toute simple, de la poète argentine Alejandra Pizarnik : « Il fait noir et je veux entrer. »

Son travail de psychiatre lui permet de prendre conscience de l’étouffement dont l’être humain est la proie, à ses heures sombres. En s’ouvrant à l’irrationnel, en l’accueillant dans la vie, le poète, selon Younsi, adopte une posture d’humilité, de non-jugement, d’accueil de soi, de l’Autre et de l’Autre en soi. La poésie est un lieu où tous, poète comme patient, peuvent réapprendre à faire quelque chose d’essentiel et que l’on prend trop facilement pour acquis : être à l’écoute.

« L’émotion est toujours vraie. Comme la poésie. »

Si, selon Younsi, le poète est en posture d’écoute et d’humilité, c’est qu’il sait circonscrire son espace. Celui de création comme celui du soin. Aider le patient suppose, après tout, qu’on ne se laisse pas consumer par lui, par son mal. Il faut donc poser des limites entre le soigné et le soignant. Et si l’écoute ouvre sur le lien possible entre les deux, ce sont, paradoxalement, les frontières qui le fondent véritablement.

À l’intérieur de ces limites, tous peuvent exister tels qu’ils sont, avec, dans l’espace intermédiaire, juste ce qu’il faut de distance pour qu’ils puissent coexister. Dans cette position, le poète regarde et sent mieux la souffrance. Et c’est là son souci : témoigner de cette souffrance de soi et de l’Autre dans le respect de ce qu’ils sont. Younsi s’en est vite aperçu. Parce qu’elle l’exprime, la poésie reconnaît, valide la souffrance. Entre ces frontières, tout est possible, tout peut exister. Le soin par les mots s’opère dans la nécessaire expression sans jugement de la souffrance. Là est l’essence de la posture du poète.

On le remarque à la lecture de Soigner, aimer. Recueil hybride de chroniques à texture poétique, le livre raconte l’expérience de son autrice dans ses stages de psychiatrie à Sept-Îles et dans la communauté amérindienne voisine de Uashat. Au fil des textes, c’est une double souffrance des peuples autochtones dont Younsi fait le portrait sans les y enfermer : une souffrance psychique et culturelle. Psychique, car il y a la souffrance mentale. Et culturelle, car il y a l’isolement, la stigmatisation, l’oppression, l’absence de reconnaissance, qui empêchent les peuples d’exister.

 « Sept-Îles et Uashat se regardent sans se voir. Les passants marchent sans réaliser qu’ils sautent du corps de Sept-Îles au corps de Uashat. Deux femmes distinctes, soudées par la mer, le territoire, les fruits rouges, les bleuets. » (p. 35)

C’est à dessein que la poète raconte cette souffrance qu’elle partage, d’une certaine manière. Il y a, dit-elle, une tendance dans nos sociétés actuelles à voir le médecin, la soignante, comme une personne toute-puissante. Or, face à la souffrance et à l’évidence qu’on ne peut sauver tous ceux que l’on voudrait, vient un moment où l’on frappe un mur. Même la soignante ne peut rien, parfois. La poète témoigne de cette impuissance, intolérable, mais avec laquelle on compose, malgré nous.

De l’importance d’être femme

L’impuissance se lit dans le territoire et dans la société, dans sa manière s’exposer ses profondes inégalités. Le territoire garde les marques de la souffrance. Même lorsqu’il est intérieur. C’est un peu lui que l’on retrouve dans la figure de Denise, la grand-mère de l’autrice, qui traverse son œuvre, d’Emprunter aux oiseaux à Soigner, aimer. Pour Younsi, la grand-mère souffrante et trépassée n’est pas qu’un souvenir : c’est la figure par laquelle on retourne au territoire de l’enfance et à la fragilité fondamentale de tout être humain. L’expression de la finitude doit prendre les traits d’une expérience concrète, dans une démarche qui se réclame d’Annie Ernaux. Les idoles évanescentes et abstraites n’expriment pas assez sensiblement la matérialité de la souffrance et de l’amour. C’est de corps dont il s’agit, ici. Le corps qui s’éteint, doucement, mais le corps qui aime et qu’on aime, surtout.

C’est ce même désir de témoigner de l’expérience qui anime le collectif Femmes rapaillées, dont le recueil éponyme a été dirigé par Younsi et l’artiste Isabelle Duval. « Nous sommes parties, dit Younsi, du poème liminaire de L’homme rapaillé, dans lequel Gaston Miron écrit : ‘‘je ne suis pas revenu pour revenir / je suis arrivé à ce qui commence’’. On s’est posé la question : qu’est-ce qui commence, au juste ? » Le résultat est un chant commun composé d’entrelacs de voix intergénérationnelles et interculturelles qui s’approprient les thèmes mironiens dans une perspective féminine. Une manière d’affirmer son être-au-monde, avec et contre le poète du pays, mais toujours dans cette posture d’écoute et d’humilité.

C’est là sans doute la fraîcheur insufflée par les mots de Ouanessa Younsi : ce retour du poète qui fait partie du monde. Avec, pour toute ambition, le souci du lien à l’Autre, dont la rencontre est toujours possible.

Dans le cadre du Salon, nous demandons à nos écrivaines le nom de poètes qui les inspirent. Ouanessa Younsi recommande la lecture de :