Voici la troisième entrée de blogue de notre auteure en résidence, Audrée Wilhelmy. Vous pourrez la suivre ici, tout au long de sa résidence.

Chers amis de la librairie Monet,

Je suis écrivain-fantôme, depuis quelques semaines, parce que j’ai été happée par le Prix des collégiens, d’abord, puis par la promotion de mon roman Le Corps des bêtes dont la version française (de France) était publiée la semaine dernière, chez Grasset. Ces activités m’ont demandé beaucoup de temps et j’en ai manqué pour animer les murs — virtuels et réels — de notre si belle librairie.

Je me rattrape donc un peu. Aujourd’hui, j’avais envie de vous parler de tout ce que ça demande pour qu’un livre passe de mon ordinateur à vos mains. Je l’ai vécu en version accélérée cette semaine, à Paris, alors que je faisais la promotion de mon roman, et j’avais envie de partager avec vous toutes ces étapes qui contribuent à faire d’un texte un livre et qui sont nécessaires à son installation dans un paysage littéraire donné. Au Québec, personnellement, je ne le remarque pas aussi nettement, puisque le passage d’un milieu à l’autre — de la maison d’édition à la librairie, aux médias — est assez fluide, les intervenants appartenant souvent à plusieurs sphères de la chaîne du livre en même temps, ou à différents moments de leur carrière. C’est moins le cas en France, où les milieux sont beaucoup plus divisés.

Avant toute chose, pour une publication à l’extérieur du Québec, des agents littéraires ou des employés des maisons d’édition font du démarchage auprès d’éditeurs étrangers afin de vendre les droits de traduction/reproduction des livres. C’est très long, cela demande une connaissance approfondie du milieu de l’édition international et un carnet d’adresses patiemment constitué au fil des ans. Il serait un peu long d’expliquer ici pourquoi, mais mon roman n’a pas suivi cette voie-là, il a été remarqué par Grasset directement. Par ailleurs à partir du moment où l’intérêt d’un éditeur étranger est confirmé, les choses se passent à peu près de la même manière. Ainsi pour publier mon livre chez Grasset :

1- Le service des droits de Leméac fait affaire avec le service des droits de Grasset. Ce sont essentiellement deux avocates qui se parlent, négocient les termes du contrat, termes qui impliquent :

  • Le prix de vente du livre (les redevances étant presque toujours fixées entre 8 % et 10 % de ce prix) ;
  • Le tirage ;
  • Le territoire (seulement l’Europe ou l’Afrique aussi ?) ;
  • Les droits cédés (papiers, numériques, d’adaptations, etc.).

2- Je me mets au travail avec mon éditrice. (Si le livre était publié dans une autre langue, c’est avec le traducteur que j’entrerais en relation et ce dernier ferait le pont entre la maison étrangère et moi.) Mon éditrice a pour fonction de s’assurer que le texte soit transmis d’une manière qui correspond à mon projet littéraire. Elle doit repérer, par exemple, des mots qui ne seraient pas reçus de la même manière par le lectorat français que par le lectorat québécois, et me les signaler pour que je décide si je veux les modifier ou non.

3- Quand le texte est terminé, il s’en va en fabrication. Il est corrigé une première fois par un réviseur, mis en forme par un graphiste, puis révisé par le réviseur, l’éditrice, par mon éditeur québécois et par moi.

4- Parallèlement, le graphiste et l’éditrice travaillent à la création de la couverture (l’un s’occupe de l’image, l’autre du texte). Ils peuvent ou non demander l’avis de l’auteur (chez Grasset, on me le demande). Pendant cette étape, ils travaillent avec le directeur commercial de la maison d’édition, qui s’occupe de placer les livres dans les librairies. Il faut que l’équipe commerciale et l’équipe éditoriale s’entendent sur la meilleure stratégie pour que le livre intéresse les lecteurs lorsqu’il sera en vente.

5- Le livre est envoyé à l’imprimeur qui s’occupera de le fabriquer.

6- Dans les deux-trois mois précédant la parution du livre, l’équipe commerciale entre en jeu. Elle est composée de plusieurs représentants qui font le tour des librairies afin de rencontrer les libraires et de leur présenter les publications à venir. Les représentants sont attachés à différentes maisons d’édition et se déplacent beaucoup. Ils apprennent à connaître les libraires qu’ils rencontrent et c’est dans cette relation à long terme qu’ils peuvent recommander la lecture de tel ou tel livre selon les intérêts de chaque libraire. Il faut une grande connaissance des besoins et de la clientèle des différentes librairies desservies, puisque les besoins ne sont pas les mêmes partout. Il y a deux principaux objectifs à ces rencontres :

  • Que le libraire commande le plus de livres possible. S’il commande beaucoup de livres, l’éditeur sait qu’il lui fera une belle mise en place, c’est-à-dire que le livre jouira d’une belle visibilité à l’intérieur de la librairie ou en vitrine.
  • Que le libraire lise les livres que le représentant lui recommande particulièrement, car ensuite, il sera mieux outillé pour présenter ces titres à ses clients, en parler autour de lui et les vendre. Ce travail est celui où le représentant doit faire preuve d’une réelle capacité à comprendre les besoins et les intérêts du libraire, car s’il fait trop de recommandations erronées (qui n’intéressent pas le libraire en fin de compte), le lien de confiance entre les deux diminuera, ce qui n’est pas souhaitable.

7- Dans les quelques semaines précédant la parution du livre, l’attachée de presse entre en jeu. C’est elle qui place mon livre dans les médias. Ce travail implique aussi une relation de confiance avec les journalistes et les critiques, puisque ceux-ci ne peuvent pas lire tout ce qui se publie. Chaque attaché de presse doit réfléchir à chaque titre qu’il va défendre afin de trouver, dans son carnet d’adresses, les personnes qui pourraient être intéressées par l’ouvrage. L’attaché de presse jouera un rôle critique pendant les premiers mois de la vie du livre, et parfois pendant toute la durée de la carrière d’un auteur. C’est un travail difficile parce que l’attaché de presse se retrouve entre les éditeurs et les auteurs (qui rêvent tous du meilleur pour les livres qu’ils publient) et les journalistes (qui sont constamment sollicités et ne veulent pas qu’on insiste après un refus).

8- Le distributeur, qui entrepose les livres et s’occupe de les livrer aux libraires, envoie les ouvrages un jour ou deux avant la date officielle de publication.

9- Si tout se passe bien, et que l’attaché de presse parvient à intéresser les médias au livre, quand celui-ci paraît, les journalistes et les animateurs rencontrent l’auteur et font des entrevues. Ils abordent les différents enjeux du texte, lient parfois le livre à l’actualité et donnent la parole à l’écrivain, qu’ils reçoivent dans le contexte d’émissions radiophoniques ou télévisuelles, ou pour rédiger ensuite des entrevues écrites.

10- Au même moment, les critiques littéraires se penchent sur le livre et rédigent de courtes recensions (petits encarts d’un paragraphe ou deux) ou des critiques du livre, qu’ils publient dans les médias traditionnels, en ligne, sur des blogues, etc. ou qu’ils présentent à la radio, à la télévision, ou sur des vlogues.

11- Parallèlement, le travail du gestionnaire de communauté de la maison d’édition est de diffuser les bonnes critiques et de construire une stratégie numérique — sur les médias sociaux — afin de promouvoir le livre sur Facebook, Twitter, Instagram, etc.

12- Toujours si tout se passe bien, le libraire met de l’avant le livre, il le présente à ses clients, organise parfois des clubs de lectures ou des rencontres afin de familiariser un plus grand groupe de lecteurs à l’univers d’un auteur. En France, en raison du roulement et du nombre incroyable d’ouvrages qui paraissent chaque semaine, la durée de vie d’un livre en librairie est souvent d’à peine trois semaines. Le travail de l’équipe commerciale est d’essayer que les livres restent plus longtemps dans la librairie, par exemple en annonçant les articles à venir (en collaboration avec l’attaché de presse).

Et à cet aperçu de l’univers littéraire, il manque encore tout ce qui concerne l’institutionnalisation des œuvres (c’est-à-dire ce qui les inscrit dans la durée) : la place du livre dans les bibliothèques, les prix littéraires (en France, c’est un milieu très codé que je comprends mal encore), l’enseignement collégial ou universitaire des textes, et la publication d’analyse critique dans les revues spécialisées.

Évidemment, il y a de nombreux pièges dans cette chaîne et il suffit d’un mauvais choix ou d’une malchance quelque part pour qu’un livre ne jouisse pas de l’attention qu’il aurait méritée. Cet enchaînement est un scénario idéal, pas la réalité de tous les livres qui sont publiés. Mais il présente tout de même l’ensemble des intervenants du milieu littéraire qui contribuent au passage d’un texte manuscrit à un ouvrage dont vous aurez entendu parler, et que vous irez peut-être acheter ensuite. Comme il y a toutes sortes de lecteurs, les éditeurs, attachés de presse, libraires, etc. doivent s’afficher sur toutes sortes de plateformes pour parvenir à en rejoindre un grand nombre. Et si cette expérience de la publication peut parfois être éprouvante, elle n’en demeure pas moins un espace de rencontre où tous les intervenants sont portés par une passion commune, celle de la littérature.