L’endroit idéal où perdre sa virginité est une librairie. Non seulement parce que la masse compacte des pages préserve des oreilles indiscrètes les cris de jouissance, mais parce que les livres en contiennent de toutes sortes, des cris. Du cœur, de tristesse, de révolte. Des appels aussi : à aimer, à pleurer, à s’indigner. En écoutant, répondant à chacun d’entre eux, le lecteur, fort de son expérience, réalise une chose : chaque livre ouvert concourt un peu plus à la perte de son innocence.

La librairie est cet espace à la confluence de l’écriture qui se termine et de la lecture qui commence. C’est un espace de premières fois, et une fois chacune d’entre elles traversées, on prend conscience de l’étendue du monde et de ses possibles. C’est l’enseignement et la mission de la littérature que de témoigner de l’expérience humaine, qui est tout sauf simple, et qui ne tolère pas les idées reçues et le prêt-à-penser.

C’est sans doute pourquoi on insiste aussi sur la qualité d’espace de discussion de la librairie. Qu’arrive-t-il lorsqu’on la viole?

Un soir, dernièrement, une bagarre a éclaté dans une librairie, à laquelle j’ai assisté. On s’apprêtait à donner une conférence sur un sujet d’actualité polarisant. Avant même que la discussion ne commence, des individus se sont affrontés en raison de leurs divergences politiques. Ils se sont empoignés pour se frapper au visage, des présentoirs garnis de livres se sont effondrés sous leur poids. Cela a duré quelques secondes, qui nous ont semblé très longues, à moi ainsi qu’à nous tous réunis là. Un instant, néanmoins, suffisant pour que quelque chose bascule.

Cette conférence devait être la première d’une série de quatre. À la suite de l’altercation, il a été décidé que les trois autres se donneraient en ligne, par l’intermédiaire de vidéos préalablement enregistrées.

Je connais juste assez la violence pour savoir qu’elle peut altérer la nature des lieux – et je ne parle pas de dommages matériels. Elle aveugle les gens qui en sont la proie; très vite, on ne voit plus qu’elle. Que sa force soit légitime ou condamnable, que ses desseins soient gratuits ou réfléchis, elle annule toujours la parole. Les artisans du milieu des arts du livre vous diront : voilà quelque chose auquel on ne saurait rester insensible. L’étonnement est toujours là, la perturbation, instantanée. Comme chaque fois que je suis en contact avec les livres, j’ai perdu un peu de mon innocence ce soir-là.

Que peut-on dire d’une société où ce genre d’événement peut se produire : une bagarre dans une librairie?

Concentrons un instant nos regards sur notre cas. En ce moment, le Québec étoffe son curriculum vitae de violence politique. Les événements en témoignant, et qui font l’histoire actuelle, ne manquent pas : les dérapages du Printemps érable et de la grève de 2015, l’attentat contre la mosquée de Québec en 2017… Et dans une autre mesure : l’austérité budgétaire sapant les services publics, le néolibéralisme institutionnalisé…

Tous ont en commun de s’attaquer, au-delà de l’axe politique gauche-droite et des prétentions partisanes, à des lieux qui permettent la rencontre et la communion. Des attaques dont l’objectif est de nier le droit de parole de tout un chacun.

Il n’est bien sûr pas question de monter une tragédie grecque ou une élégie à la mémoire d’un présentoir tombé au combat. Néanmoins, banaliser ce genre d’événement, où un espace de discussion – mieux, de dialogue – est nié par une violence qui s’y invite, contribuerait à la dégradation du climat démocratique.

Modifions quelque peu la question : que peut-on dire d’une société qui en ferait peu cas? Osons une réponse : qu’elle manque d’intelligence. Et l’intelligence a peu à voir avec l’idéologie.

J’ai donc réalisé que je vis dans une société où il est possible qu’une bagarre éclate dans une librairie. Plutôt que de m’y résigner, je me plais à croire que la librairie y verra une occasion de consolider sa place dans l’espace démocratique. Qu’elle redouble d’ardeur dans la position qu’elle occupe, et qui est celle de la transmission de paroles. Qu’elle renforcera le cadre de cette transmission. Que jamais, entre ses murs, on ignore la violence qui réussit malgré elle à s’infiltrer.

Ce genre d’événement aussi nous fait perdre un peu de notre innocence. Il ne devrait jamais nous faire perdre la raison.